La beauté sidérante de “Transverse Orientation” de Dimitris Papaioannou

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Première rencontre pour moi avec le travail de Dimitris Papaioannou. Il était temps, me direz-vous. Je ne connaissais que de nom cet artiste grec aux talents multiples. Formé aux Beaux-Arts, Dimitris Papaioannou est tout autant peintre et dessinateur que chorégraphe, metteur en scène, concepteur de décors et costumes… Sa dernière création, Transverse Orientation, nourrie de ces influences multiples, m’a hypnotisée. Elle se joue encore jusqu’au 11 septembre au Théâtre du Châtelet, avant de revenir à Martigues les 13 et 14 novembre. Une expérience à la beauté inouïe, qui secoue (dans) tous les sens et imprime la rétine pour longtemps.

Transverse Orientation porte bien son nom, tant les corps de ses huit interprètes sont basculés dans toutes les positions. Quand ils ne sont pas hybridés entre eux, dans des métamorphoses dignes d’Ovide. La pièce commence de façon drôle et bizarre. À la lumière vacillante d’un néon grésillant, des silhouettes noires impersonnelles, modernes, à la gestuelle et aux comportements cocasses, évoquent le théâtre de l’absurde. Nous retrouverons plus tard ces pantins quelque peu impuissants, même lorsqu’ils tentent de s’organiser entre eux. Métaphores de nous-mêmes, petites fourmis humaines s’agitant dans le désordre du monde que nous créons ?

Mais très vite, c’est à l’Antiquité et à la mythologie grecque qu’on se réfère, lorsqu’apparaît sur scène un magnifique taureau. Mû par les danseurs, l’animal articulé à vue comme au théâtre noir est, de loin, frappant de réalisme : on croirait presque voir saillir ses muscles ! Impression troublante renforcée par un travail précis sur l’ambiance sonore, entre Vivaldi et bruitages évocateurs. Le noir de l’animal – décliné plus tard dans la figure du minotaure – contraste avec le blanc de la nudité de l’un des danseurs – lui-même taillé comme un dieu grec. L’homme et la bête se confrontent, s’apprivoisent, se confondent. Jusqu’à l’accouchement d’une autre créature, entièrement nue : une femme, qui s’extrait lentement du ventre du taureau et glisse sur l’homme. Image extraordinaire – qui ne sera pas la seule.

Transverse Orientation, bien que peu “dansé” finalement, fait la part belle aux corps. Corps nus, sans que jamais cette nudité ne semble déplacée puisque ancrée dans les origines archaïques de notre histoire. Corps qui s’agitent (autour d’une échelle), se débattent (dans un lit-prison). Corps entremêlés jusqu’à former des créatures androgynes ou des araignées humaines tout droit sorties des tableaux de Bosch… Transverse Orientation accouple ou oppose l’humain et l’animal, le masculin et le féminin, l’ancien et le nouveau, le passé et le futur.

Le mythe de Thésée est pour Dimitris Papaioannou l’occasion de déployer son imaginaire autour d’une idée :

“Ce qui m’intéresse c’est de voir comment la nouvelle génération tue l’ancienne génération, comment l’homme moderne tue celui qui est lié à ses instincts sauvages.”

Dimitris Papaioannou

Dans des lumières contrastées proches du noir et blanc, qui m’ont souvent rappelé l’atmosphère graphique de Robert Wilson, le spectacle progresse par visions successives, d’une beauté sidérante. On ne sait plus très bien si l’on est dans un rêve ou un cauchemar, mais on est fasciné.

Je retiendrai particulièrement cette “Vierge à l’Enfant”, dans une sorte de coquille évoquant à mes yeux une vulve, se “délitant” indéfiniment (comme les Montres molles de Dalí ?). Ou encore cette femme plus âgée, au corps rubensien, qui traverse la scène, entièrement nue, avant d’être remplacée par une jeune femme dans toute sa rayonnante splendeur. Tout droit sortie du Printemps de Botticelli, elle fait couler longuement de l’eau avant d’être littéralement engloutie dans la scène… Spectaculaire.

Les huit danseurs portent la pièce avec un engagement physique qui force le respect. Cette épopée de quasiment deux heures, énigmatique, parfois mélancolique et violente, m’a semblé être l’allégorie d’un monde qui s’écroule (constructions humaines, banquise, représentées par des gros blocs de polystyrène), qui coule. Mais la touche de “Féminin sacrée” aquatique la rend également lumineuse. Je l’ai comprise comme une invitation à nettoyer ce qui a été détruit pour vivre une nouvelle aube bleue.

Comme si, du chaos et de l’eau, là où tout commence toujours, pouvait (re)naître un monde neuf, dans sa plus pure nudité.

Photos : Julian Mommert

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